L’avenir marocain du turbo

L’avenir marocain du turbo

Le turbo devrait coloniser la rechange aussi sûrement qu’il colonise les véhicules. Un véritable marché d’avenir pour les acteurs présents au Maroc. A condition, bien sûr, de passer outre l’extraordinaire part de marché de la ferraille et de ne rien lâcher pour pousser réparateurs
et distributeurs à se professionnaliser davantage encore.

Pour 2018, les analystes de Mahle prévoient que 550 millions de véhicules dans le monde seront équipés de turbocompresseurs. Pour le marché de l’après-vente, ce chiffre astronomique représente un chiffre d’affaires potentiel de plus de 1,7 milliard d’euros. S’il est vrai que la durée de vie d’un turbo correspond en règle générale à celle du moteur qu’elle équipe, une panne prématurée occasionnée notamment par un entretien incorrect, une lubrification insuffisante ou encore des températures excessives peuvent nécessiter son remplacement. De fait, le marché du turbo, au Royaume du Maroc, devrait représenter un véritable potentiel. En effet le parc s’est considérablement rajeuni ces dernières années et les conditions d’utilisation des véhicules sont particulièrement favorables au changement… A ceci près que, pour les équipementiers, spécialistes du turbocompresseur, pour que le marché explose, réparateurs et distributeurs vont devoir tendre vers une véritable professionnalisation et s’affranchir, enfin, de la « ferraille ». Un vœu pieu que les acteurs du turbo font unanimement.

Un marché à deux vitesses

« Sur la marque Garrett, nous entrevoyons une opportunité maximum au Maroc de 23 000 pièces à l’année », commente Julien Le Grix, directeur des ventes chez Honeywell IAM. Une « petite » opportunité sur un marché qui, pourtant, laisse entrevoir une croissance bien plus importante. Et pour cause, si le parc automobile marocain n’est pas l’un des plus vastes du Maghreb, il présente la particularité de rajeunir à grande vitesse. Une structure du parc « intéressante à capturer », donc, pour tous les équipementiers installés depuis plusieurs années au Maroc. Las. Davantage organisée autour d’acteurs généralistes, la distribution de cette pièce technique n’est pas réellement prise en main par des distributeurs capables, non seulement de la vendre, mais aussi d’accompagner les réparateurs dans les défis technologiques complexes qu’elle engendre. Et pour cause, le principal « fournisseur » de turbocompresseurs au Maroc reste encore aujourd’hui la casse (ou ferraille).

« A l’instar des autres pièces mécaniques, explique Georges Mourad, Responsable des marchés Europe de l’Ouest, Moyen-orient et Afrique pour Mahle Aftermarket, le marché du turbo est fortement impacté par «la casse», tant pour les véhicules légers que pour les poids lourds. Nous estimons ainsi à 70 % la part de «la casse» sur les applications VL ! Les deux principaux acteurs du marché que sont Garrett et Holset n’accordent désormais plus de garanties, ce qui a entraîné une baisse des ventes au profit de l’OES, «La maison» (Réseaux de concessionnaires) et de «la casse» qui accorde une pseudo garantie ». Une part de marché astronomique qui s’accompagne également de la présence de marques dites « exotiques » sur certaines applications VL, et sur la Dacia Logan notamment dont le potentiel est important. L’OES quant à elle propose deux alternatives : soit de l’échange standard, soit du neuf. « Et très souvent, c’est un turbo neuf qui est proposé car le retour des «carcasses» est peu fréquent », précise Georges Mourad.

Evidemment, très logiquement, les propriétaires d’applications récentes s’adressent aux réseaux d’importateurs officiels qui développent de plus en plus des contrats d’entretien afin de fidéliser leur clientèle. Ce marché devient alors captif. Mais du fait de la sophistication de plus en plus poussée de certains turbos nouvelle génération, les prix pratiqués sont très élevés. Un phénomène dissuasif pour certains clients qui se rabattent alors sur la casse qui, elle, couvre l’intégralité des demandes. De fait, la casse reste LA référence. Le marché de la rechange ne bénéficiant des ruptures de la casse que de manière ponctuelle.

Le Maroc, conscient de la valeur technique du turbo

Noyé, en son temps, par de la copie asiatique de mauvaise qualité, le Royaume du Maroc a, depuis, laissé de côté cette vile tentation pour se tourner vers des solutions, à première vue, plus raisonnables. Et pour cause : « Le turbo est un produit sensible. A titre d’exemple, le moindre changement d’origine d’une marque à forte notoriété engendre immédiatement un sentiment de suspicion dans l’esprit des acheteurs. La contrefaçon n’existe donc pas au Maroc. En revanche, les produits adaptables sont légion et concernent principalement les anciennes applications ou les véhicules de petite cylindrée. La clientèle marocaine, très sensibilisée à l’importance du turbo est malgré tout réticente à ces offres », souligne Georges Mourad. Pourquoi une telle prise de conscience sur le turbo ? Simplement parce qu’il n’est ni plus, ni moins, qu’une pièce utilisée dans le monde de l’aérospatial adaptée aux véhicules. Qu’on se le dise : La vitesse de rotation de la turbine et des ailettes du compresseur peut atteindre 240 000 tours par minute, soit 4 000 tours par seconde et peut atteindre une température de
1 000 degrés… une paille ! La clientèle marocaine préfère le produit d’origine ? Une bonne nouvelle pour les équipementiers. A ceci près que le produit d’origine n’est pas nécessairement, aux yeux des consommateurs, un produit neuf.

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La ferraille, ce distributeur de pièces d’origine

Car le phénomène de la copie asiatique a laissé la place à la ferraille plutôt qu’aux équipementiers. « Pour la clientèle marocaine, lorsqu’une pièce est démontée sur une voiture c’est forcément une pièce d’origine, d’où l’explosion des casses. Seulement voilà, qui dit pièce récupérée dans une casse ne dit pas, loin s’en faut, pièce neuve ! Encore faut-il arriver à changer les mentalités et sensibiliser les consommateurs au fait que la solution la moins chère n’est pas toujours la meilleure ! Or, cette sensibilisation là, qui d’autre que le réparateur, particulièrement prescripteur, et, par ricochets, le distributeur, peut bien la mener ? Et pourtant, il semblerait que les acteurs traditionnels au Maroc ne soient pas du tout investis dans la pièce technique. « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous voyons émerger dans le Royaume une classe moyenne qui dispose d’un meilleur pouvoir d’achat, le pays s’européanise, mais la pratique de la réparation automobile qui tient encore du Moyen-Age. Les distributeurs marocains aujourd’hui, ce sont un peu les belles endormies : l’accompagnement est inexistant, surtout sur le montage turbo, et quand on sait que 90 % des casses moteurs, avant même le changement du turbo, sont déjà dus aux changements des filtres à huile et la vidange, on se dit qu’il y a encore du travail », constate Julien Le Grix.

Faites vos jeux !

Alors quels paris faire sur ce marché du turbo pour profiter au mieux du potentiel qu’il représente au Maroc, en dépit des contraintes ? Les acteurs du turbocompresseur présents sur le marché sont unanimes : le turbo peut exploser ! « Compte tenu de l’aspect incontournable du turbo dans l’environnement du moteur, le potentiel est bien évidemment important au Maroc. La valeur unitaire augmentant, les clients sont plus enclins à se rapprocher des réseaux officiels qui accordent une garantie. Nombreux sont les importateurs de marques leader en turbos qui voient leurs ventes baisser. Certains ont d’ailleurs récemment stoppé l’importation de ces produits. La gestion des stocks n’est pas aisée et l’aspect technique est primordial. La réussite passe inévitablement par la proposition d’une garantie bien encadrée et d’un support technique local à même de gérer l’après vente. La gamme et le prix restant bien évidemment deux facteurs essentiels », analyse Georges Mourad. Même son de cloche du côté d’Honeywell : « Le marché évolue considérablement en première monte. Aujourd’hui, tous les constructeurs passent au turbo et cela va arriver sur le marché algérien. Des turbos qui sont, sur le diesel, de plus en plus techniques et il faudra donc monter en compétence là-dessus surtout que sur le diesel, contrairement à l’essence, il n’y aura pas de réparation possible. Donc nous entrevoyons aussi une opportunité sur la réparation du turbo essence et cela, il faut le pousser ».

Il y a donc, pour les acteurs en présence, un vrai défi à relever pour le turbo au Maroc. « Demain, il faudra donc pourvoir s’appuyer de plus en plus sur des distributeurs qui pourront à la fois vendre et réparer le turbo, des anciens modèles aux modèles plus sophistiqués dotés de roulement à bille à géométrie variable, tout comme ont commencé de le faire certains de nos concurrents », analyse Georges Mourad. Le pari gagnant est bien celui-ci : structurer davantage la distribution et former mieux les opérateurs. Opérateurs qui, d’ailleurs ne demandent que cela. En témoigne le constat fait par Julien Le Grix lorsqu’il organise, in situ, des séances de formation. Concrètement, pour ce fin connaisseur de l’ensemble des marchés de la rechange automobile au Maghreb : « Au Maroc, la question de structurer la distribution est presque un sujet tabou. Il faut pourtant structurer absolument la distribution de la pièce, monter les techniciens locaux en compétences, et réguler les importations de vieilles voitures car le Maroc est devenu la poubelle automobile de l’Europe. Mon marché de rêve, en réalité, serait qu’il ait le niveau technique de la Tunisie, la taille du parc algérien et la structure du parc marocain ! ». Qu’on se le dise.     

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