Mohammed Laraqui, président directeur général du groupe Floquet Monopole

Mohammed Laraqui, président directeur général du groupe Floquet Monopole

Lorsque vous arrivez dans l’affaire familiale en 1991, quelle stratégie souhaitez-vous mettre en place ?

En 1991, je reprends l’entreprise dans sa totalité, et envisage son développement avec un regard nouveau. J’ai alors consolidé les relations avec Floquet Monopole et, deux ans après, j’ai ouvert des négociations avec le groupe Dana Corporation, propriétaire de Floquet Monopole, dans l’objectif de racheter cette marque. Le fait que je revienne des Etats-Unis m’a facilité la tâche pour entreprendre cette démarche avec les américains. Il m’a quand même fallu cinq ans de discussions pour les convaincre et réussir à obtenir la marque et la production dans sa totalité pour le monde entier. Ils tenaient à cette marque très connue, mais ils ont fini par céder ! En 1999, le 6 mai, exactement, Floquet Monopole était devenu marocain à part entière.

Quelle importance revêtait, pour vous, l’acquisition de Floquet Monopole ?

Tout d’abord, la marque jouissait d’une excellente réputation en Europe, et aussi au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient. Pour notre société marocaine, il était important de disposer de cette notoriété et de la crédibilité que conférait une marque française. Par ailleurs, en acquérant la marque, je devenais aussi propriétaire du savoir-faire, et de la Recherche et Développement essentiels dans l’industrie. Mon objectif consistait, certes, à donner une importance accrue à notre société marocaine mais surtout à bénéficier des techniques de fabrication les plus sophistiquées en matière de pièces moteur, comme les pistons et coussinets. Lorsque j’ai racheté, j’ai non seulement acquis les process de fabrication, et également un certain nombre de machines et d’équipements. Aujourd’hui, la société dont le siège est à Fès est enregistrée dans 83 pays dans le monde.

Quels sont les atouts que revêtait, ces années-là, l’entreprise Floquet Monopole ?

Floquet Monopole était la seule entreprise à fabriquer des pièces moteur non seulement au Maghreb, mais aussi en Afrique et au Moyen-Orient. Nous étions les seuls à développer ces technologies et encore les seuls à disposer d’une fonderie d’aluminium sur le territoire marocain, une fonderie d’une capacité de 1 200 tonnes pour fabriquer jusqu’à un million deux cent mille pistons par an. Parallèlement, nous avons installé des lignes d’usinage, de traitement de surface et bien sûr d’assemblage en fin de chaîne. Tous nos pistons sont équipés des jeux de segments, des pochettes de joints, des filtres à huile afin d’offrir à nos clients en après-vente des kits complets pour la réparation de leurs véhicules.

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Vous évoquez l’après-vente, quand avez-vous envisagé de vous positionner pour la première monte ?

Deux défis s’offraient à moi quand je suis arrivé dans l’entreprise, d’une part, racheter la marque Floquet Monopole et, d’autre part, entrer dans le panel des fournisseurs de première monte. Dès que l’achat a été effectif, j’ai entrepris les démarches pour être référencé en première monte chez les constructeurs automobiles. Le 6 mai 1999, la marque était à nous, et en décembre, nous signions notre premier contrat en OEM avec PSA Peugeot Citroën. Et en 2003, nous avons signé un contrat très important avec PSA de fourniture de chemises de moteur dans le cadre de l’externalisation d’une usine de Sochaux, ici, à Fès, qui s’est poursuivi, en 2005, par la fabrication d’autres modèles de chemises, que nous livrions directement à La Française de Mécanique, à Lille, pour alimenter les   chaînes de montage.

Avez-vous envisagé de vous positionner en après-vente aux Etats-Unis, pays où la pièce de rechange s’avère souvent de meilleure qualité qu’en première monte, même si cela évolue maintenant ?

Nous n’avons rien entrepris de ce genre jusqu’à aujourd’hui, mais cela fait partie des développements possibles de la marque.

La société a évolué rapidement, lorsque vous êtes arrivé, que représentait Floquet Monopole ?

A mon arrivée à Fès, Floquet Monopole comptait aux alentours de 70 personnes. En 2005, nous étions 320 personnes quand nous avons commencé à travailler avec PSA. Nous avons poursuivi notre collaboration pendant des années avant de prétendre à prendre un autre constructeur pour pérenniser la société. C’est ce qui a été fait avec l’arrivée de Renault, en 2015, après un travail de négociations intense ! Mais, pour nous, cela représentait un exploit et aussi une fierté, d’avoir pu entrer dans le panel des fournisseurs de Renault, car cela révélait notre capacité à produire pour un constructeur mondial. Cela nous a demandé des investissements d’ordre industriel, qui nous ont servi par la suite.

Qu’est-ce que l’entrée de Renault dans votre portefeuille clients a généré chez Floquet Monopole ?

Nous fabriquions essentiellement des chemises et des pistons pour PSA et nos autres clients. Avec Renault, nous avons réussi à signer un contrat – le 23 novembre 2015 –  qui stipulait que nous leur livrerions aussi des pièces de châssis, et notamment des disques de frein. Nous avons créé trois lignes de production dédiées pour le groupe Renault, afin d’alimenter leurs chaînes de montage de l’usine de Tanger et de Renault Somaca, et nous sommes devenus ainsi leur fournisseur unique pour les quatre modèles fabriqués au Maroc. Nous sommes leur seul fournisseur en mécanique de précision et avons substitué leur propre production de l’usine en France, en pièces de sécurité de premier niveau. Cette transplantation réussie que j’ai ressentie pour mon groupe et pour le Maroc comme une grande victoire, m’a rempli de fierté et encouragé à poursuivre le travail avec nos équipes. Tous les véhicules fabriqués chez Renault au Maroc sont montés avec nos disques de frein. Et ce n’est pas fini, nous allons dès 2018, leur livrer, là aussi pour les quatre modèles, tous les moyeux de tambours et les tambours. Floquet Monopole couvrira l’ensemble des éléments de freinage de Renault Maroc.

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Vous poursuivez vos projets avec Renault et PSA, notamment pour Kenitra, comptez-vous diversifier encore votre activité ?

Nous nous sommes engagés dans une autre voie, effectivement, en 2016, une diversification à la fois industrielle et commerciale. Comme je l’évoquais, nous avons réussi à être pionnier dans notre métier en installant une fonderie d’aluminium par gravité, nous permettant de fabriquer les pistons. En 2016, nous innovons à nouveau en implantant dans notre pays une fonderie d’aluminium sous pression. C’est une première qui a été rendue possible grâce à la co-entreprise que nous avons créé avec un grand industriel français, reconnu à l’échelon international auprès des constructeurs automobiles.

Quand cette nouvelle activité de fabrication de pièces sous pression sera opérationnelle ?

Nous comptons livrer les usines de Renault et de PSA au Maroc dès 2019, et aussi les équipementiers de rang 1 qui s’implantent en ce moment dans le pays, et qui ont besoin des produits d’une telle fonderie, comme des compresseurs de climatisation, des colonnes de direction, etc. C’est un nouveau métier au Maroc que nous initions en 2019. J’attire votre attention également sur le fait que nous avons tout mis en œuvre pour que cela soit possible en termes de certifications, ISO TS 16949, AFAQ, ASES Renault, AQP PSA, etc.

Vous faites figure de pionniers dans bien des domaines, est-ce que cela ne pose pas de problèmes en termes de main d’œuvre qualifiée ?

Nous sommes conscients, depuis longtemps, des besoins en termes de formation supérieure pour satisfaire nos différents métiers. Nous avons besoin de nous former et le marché est demandeur de formations de haut niveau. C’est pourquoi, en partenariat avec un groupe français d’équipements international, dans le domaine des systèmes embarqués, nous avons créé en 2013, l’ESI2A, l’Ecole Spérieure d’Ingénieurs Automobiles et Aéronautiques, une école en Bac + 5 spécialisée en mécatronique. La première promotion est sortie en 2016, et 100 % des titulaires du diplôme de mécatronique ont obtenu un emploi, pour la plupart au Maroc, et pour 10 % d’entre eux en France. La prochaine promotion, 2017, bénéficiera du même succès et nous entendons bien donner de l’ampleur à notre école de Fès dans le futur en diversifiant les activités. Nous avons contracté des accords avec des écoles en France pour faire des échanges, et le fait que nous soyons certifiés par l’Etat renforce notre crédibilité à l’international. 

Votre groupe semble ne pas manquer d’activités et, pourtant, vous nous recevez dans cette toute nouvelle concession Renault Dacia de Fès que vous avez ouverte, en juin dernier. Quelles raisons ont présidé à ce choix ?

Monter une concession Renault Dacia, bien que cela soit un nouveau métier, m’est apparu comme une suite logique de notre activité. Par rapport à la fabrication de pièces, c’est un virage à 360 °, et en même temps, cela signifie quelque chose de plus intime. J’éprouve un grand plaisir à vendre des véhicules dont j’ai fabriqué des pièces et ceci dans mon pays. Et en tant que fabricant, nous avons tous les arguments pour vanter les mérites d’un véhicule. Je peux dire que je l’ai fait par amour, en quelque sorte.

Pour revenir sur votre groupe, et ses positions en première monte, comment se répartit le chiffre d’affaires ?

Notre chiffre d’affaires qui devrait atteindre les 40 millions d’euros en 2020, au vu de nos prises de commandes, se répartit aujourd’hui ainsi : 80 % en OEM, et 20 % entre les deux rechanges, l’OES et l’IAM.

Est-ce que vous comptez encore d’autres projets dans votre escarcelle ?

Nous avons déjà les développements avec Renault en tambours, la sous-traitance pour Peugeot Kénitra, et bien sûr, la mise en production des pièces en aluminium en fonderie sous pression, l’implantation d’une ligne d’assemblage des étriers de frein en collaboration avec un groupe marocain, pour PSA Kénitra et la concession à monter en puissance ! Ce qui signifie pour 2018, environ 220 personnes et en 2019, 350 ! Un nombre plus important qu’il n’y paraît si l’on tient compte de la très forte automatisation de nos sites industriels. Et notre co-entreprise, à terme, à elle seule, comprendra 250 à 300 personnes, puisqu’il s’agit d’une très grosse fonderie. Dans sa globalité, avec la concession, le groupe atteindra le millier de personnes, en 2020.

Vous semblez insatiable …

Le Maroc s’ouvre à l’international, à des métiers nouveaux et mondiaux, tant en automobile qu’en aéronautique, ce qui génère des investissements indirects importants, qui représenteront dans les 23 % à l’horizon 2020. C’est plus qu’encourageant et enthousiasmant notamment pour une société comme la nôtre, qui affiche 35 ans de métier et qui se pose volontiers en pionnier ! Même si nous circonscrivons notre activité à ce que nous savons faire, la fonderie, l’usinage, le traitement de surface etc. Mais l’ensemble effectué dans une démarche de diversification en clientèle comme en produits et toujours dans une optique d’export.

Vous parlez d’export, avez-vous envisagé d’aller plus loin en vous implantant dans un autre pays ou en étant partenaire d’un groupe à l’international ?

Nous comptons accompagner nos clients à l’international et nous devrions commencer bientôt avec Renault Algérie.

La première monte mobilise vos efforts, qu’en est-il de la rechange qui nous intéresse au plus haut point ?

Notre premier métier portait sur la rechange et nous ne l’oublions pas. En 82, nous avions des accords avec la plupart des grands importateurs locaux qui nous achetaient nos pièces moteur. Cependant, avec l’ouverture du marché à l’international, en 89, les conditions qu’on exigeait de nous n’étaient plus tenables et nous avons, alors, décidé de créer notre propre distribution, en nous appuyons sur deux sociétés, l’une à Fès, pour couvrir le nord jusqu’à Oujda, et l’autre à Casablanca pour servir le sud. Ces entreprises commercialisaient auprès des revendeurs nos pièces moteur et les autres produits que nous avons introduits sur le marché comme les batteries Assad, les filtres Misfat etc. Cependant, à partir de 92, nous avons éprouvé de nombreuses difficultés pour vendre nos pièces moteur et avons quitté le marché marocain.

capture 1Pourquoi avoir quitté le marché de la rechange au Maroc ?

Nous avons été envahis de différents côtés par des pièces, contre lesquelles nous ne pouvions pas lutter. D’une part, la contrefaçon et la contrebande ont augmenté de façon très importante, tandis que l’importation de produits chinois de mauvaise qualité et à bas prix croissait très rapidement. Parallèlement, la concurrence déloyale de la casse, de la ferraille, continuait de faire des ravages. En plus de tout cela, nous devons regretter une croyance encore bien répandue au Maroc, à savoir que les pièces fabriquées à l’extérieur du Maroc sont meilleures que les marocaines. Même les produits achetés à la casse ont meilleure presse que les pièces fabriquées dans le pays ! Avec les problèmes d’impayés à gérer, en plus, j’ai décidé de quitter ce marché et de me consacrer à 100 % à l’exportation.

Comment s’est traduite votre stratégie rechange à l’export ?

En 1989, nous nous sommes tournés vers le marché algérien et avons performé auprès des entreprises d’Etat comme la SNVI, DVP ALGERIE, ou PMA jusqu’à l’ouverture au privé. Notre chiffre d’affaires pendant cette période oscillait entre 6 et 10 millions d’euros. Aujourd’hui, la concurrence est plus forte, mais notre réseau d’importateurs distributeurs, d’Est en Ouest de l’Algérie fonctionne bien. Nous avons également connu de grands succès en Tunisie et en Egypte avant le Printemps Arabe, et aussi en Iran, au Liban, en Syrie, en Irak, en Jordanie. Parallèlement, nous avons travaillé énormément avec les exportateurs français comme Automotor, Soeximex, Getco etc. notamment vers le Nigeria, pour Peugeot.

Dans cette « success story », quelles sont les dates qui ont été marquantes pour vous ?

Les dates qui m’ont marqué… le 6 mai 89, le rachat de Floquet Monopole, décembre 2009 lorsque nous avons intégré le panel fournisseurs de PSA, le 6 février 2003, la signature du contrat d’externalisation de l’usine de PSA Sochaux à Fès pour l’usinage des chemises. Il faut ajouter le 23 novembre 2015, la nomination par Renault Nissan comme fournisseur rang 1 pour la fabrication des pièces de châssis en OE ainsi que pour l’après-vente, septembre 2015, le mémorandum pour créer la co-entreprise en fonderie aluminium sous pression, et enfin décembre 2016, la signature du contrat de concession Renault à Fès.

Comment expliquez-vous la réussite d’une entreprise comme la vôtre au Maroc, fournisseur des constructeurs en OE, généralement fournis par des grands équipementiers internationaux ?

Il faut être courageux, patient et amoureux du métier. Bien sûr, il faut disposer des compétences techniques que cette activité exige, mais le courage s’avère capital dans la décision d’investir à moyen terme et la patience est requise dans le retour sur investissement que l’on en attend. Je me suis beaucoup investi dans l’acquisition des techniques et ai beaucoup appris, patiemment, en gestion et finances pour investir à bon escient et préparer l’avenir. Je suis heureux, aussi, d’avoir orienté mon jeune frère sur des études en ingénierie et mécanique à Polytechnique Valence, et qui, dès sa sortie, en 2003, a passé 6 mois de stage à Sochaux, en vue de travailler sur le contrat externalisation, que j’avais signé avec PSA. Toujours passionné, j’ai aussi incité mon fils aîné à suivre des études en ingénierie, dont il est sorti ingénieur diplômé l’an dernier en France, à Seaux. Il effectue actuellement son Master 2 aux Ponts et Chaussée, à Paris, en alternance et participera au développement de l‘entreprise en 2018. Quant à mon second fils, il effectue des études commerciales, marketing et financières, à l’ISG de Paris, et nous rejoindra également.

Vos fils sont « préprogrammés » pour participer au développement de l’entreprise, vous croyez aussi fortement en l’avenir ?

C’est un métier noble, où nous sommes pionniers au Maroc, forcément j’y crois et cela transpire dans la famille.

Faites-vous de la réussite de votre groupe un devoir politique ?

Il est de notre devoir de passer un message fort aux opérateurs marocains, un message qui fait la promotion permanente de ces nouveaux métiers que nous pouvons développer dans notre pays, parce que l’avenir est là. Notre avenir ne consiste pas à nous contenter d’être des commerçants mais requiert que nous soyons des fabricants, des créateurs de valeur ajoutée et pas seulement des importateurs de produits étrangers. Nous avons la chance d’avoir un Roi qui pousse notre pays vers l’avant, qui investit dans la jeunesse de son pays afin qu’ils participent à haut niveau dans le développement du pays, et qui travaille à faire venir des groupes internationaux, à partager les savoir-faire et à créer des emplois qualifiés. Le message que nous devons passer après des jeunes et des investisseurs est bien là, d’investir dans l’industrie, dans l’acquisition des savoirs, seuls moyens à créer de la valeur ajoutée sur du long terme.

Est-ce que vous adhérez au fait qui consiste à dire que le Maroc est devenu ou devient la tête de pont du développement en Afrique ?

Non seulement, je confirme que le Maroc est bien le socle de la croissance en Afrique, mais aussi qu’il doit être l’investisseur majeur en Afrique, comme nous le montrent les engagements du Roi en la matière. Le Maroc est un pays africain et doit participer au développement économique des pays africains, et transmettre tout ce que nous avons appris à ses frères africains.

  Propos recueillis par Hervé Daigueperce

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