Plaidoyer pour un poids lourd à bas coûts par Adil Zaidi (GPLC)*

Plaidoyer pour un poids lourd à bas coûts par Adil Zaidi (GPLC)*

Président du Groupement du Poids Lourd et de la Carrosserie, et aussi chef d’entreprise, à la tête de Bennes Marrel Maroc, Adil Zaidi porte un regard pragmatique sur la situation de la filière au Maroc, et plus largement sur les conséquences du COVID-19 sur les acteurs économiques. Plutôt que se recroqueviller en pesant les effets de la crise sanitaire, Adil Zaidi, le promoteur de la 13e région de la CGEM, interpellant les marocains entrepreneurs de l’étranger, préfère proposer des solutions concrètes pour l’Après et se placer délibérément dans un contexte international.

Interrogé sur la situation de la filière par Maghreb Rechange, Adil Zaidi reconnaît que « le Maroc ayant pris des dispositions très fortes en termes de confinement pour lutter contre la crise sanitaire n’a pu, inévitablement, éviter des répercussions sur l’ensemble de l’économie marocaine et donc des impacts sur notre secteur. Les ventes ont été en baisse, mécaniquement avec le confinement, cependant la plupart des opérateurs de notre secteur ont maintenu leurs services après-vente opérationnels. » Effectivement, les transporteurs ont eu un rôle à jouer pendant la crise et l’entretien des poids lourds et des véhicules utilitaires s’est révélé majeur pour permettre aux marocains de continuer à vivre. Ainsi, comme le précise Adil Zaidi « Les opérateurs étant mobilisés pour assurer le service après-vente des véhicules de transport et de services, la perte de chiffre d’affaires pour les VUL a été « moins » violente que pour les VP, – 55 % pour les premiers contre – 80 % pour les seconds.* » Pas de quoi se réjouir, mais au moins de sauver des ateliers et des entreprises. 

Ré-industrialisations en Europe ? Impensable sans le Maroc et les pays
du Maghreb

Lorsqu’on demande à Adil Zaidi de réagir sur les propos des européens évoquant une relocalisation nécessaire des industries pour limiter leurs dépendances avec la Chine et l’Asie en général, Adil Zaidi ne nie pas l’intérêt pour les pays de ce côté du globe, de désirer reprendre la main sur leurs économies, via une reprise de leur souveraineté industrielle, notamment stratégique et de recherche et de développement. Cependant, rappelle-t-il « on ne peut pas s’exonérer si facilement de la mondialisation et de la dépendance installée vis-à-vis de la Chine, et si l’Europe veut reprendre la main, elle ne pourra pas le faire seule, et devra s’appuyer sur un partenariat Europe et Maghreb. Le Maroc s’avère particulièrement bien placé aujourd’hui. Il est à la croisée des chemins entre les savoir-faire et les ambitions européens et la croissance exponentielle de l’Afrique. Il doit avoir sa place dans une redistribution générale. La crise a montré, en effet, qu’on ne peut pas continuer à dépendre d’une zone géographique qui monopolise l’ensemble des productions. Nous allons assister à une mutation de la distribution internationale dans laquelle le Maroc va se présenter comme une opportunité exceptionnelle, car il a montré ses capacités, ses compétences, ces dernières années et a prouvé, par sa montée en puissance, qu’il était un partenaire idéal pour les groupes internationaux soucieux de produire de manière qualitative et à des prix compétitifs. » Adil Zaidi ajoute alors : « Demain, si l’on prend un pays comme la France, qui a envie de reprendre une maîtrise de son industrie, elle ne pourra pas le faire sans s’appuyer sur un pays comme le Maroc, qui peut lui donner la proximité, un complément de gammes, une force industrielle à portée de mains, offrant une sécurité géographique. La France est un exemple, mais l’ensemble de l’Europe a besoin de cette sécurité. Un nouveau modèle industriel est à imaginer sur la planète sous-tendant la nécessité de voir comment on peut distribuer intelligemment le travail dans un rayon beaucoup plus proche, favorable en termes de délais de livraison, de qualité de fabrication et de contrôle qualité. Nous avons un intérêt essentiel à travailler ensemble et l’Europe y a un intérêt encore plus grand, parce qu’aujourd’hui le Maroc représente une solution industrielle de très bon niveau et à des coûts très compétitifs.  Il faut vraiment y réfléchir. Si l’on prend l’exemple de l’automobile, les modèles qui sont fabriqués dans les usines au Maroc, ne peuvent pas être fabriqués en France. Les Dacia Logan ou Duster, qui sont des produits d’appel, ne peuvent pas être vendus en Europe avec des coûts de fabrication français. »

« Sortir par le haut tous ensemble »

« En revanche, au Maroc, ces véhicules bénéficient de l’ingénierie français, du savoir-faire français, du réseau français et sont produits à des prix compétitifs. Si l’on considère la part dévolue à chacun, le partenariat s’avère gagnant gagnant, et c’est une manière de s’en sortir par le haut tous ensemble. Parce qu’aucune usine en France ne pourra pas faire une Logan à ce prix. C’est pourquoi, les centres de recherche et de développement de Peugeot et de Renault travaillent à plein rendement avec le Maroc, parce qu’ils savent que la situation est propice à une croissance profitable et partagée. Comme le Maroc est en pleine accélération, en plein développement, les voies de croissance sont autant d’invitations pour les investisseurs pour développer encore plus. Aujourd’hui, le Maroc s’est doté d’une vraie expérience sur laquelle il faut capitaliser, dont il faut se servir pleinement. Dire que, demain, on va refabriquer en fermant les frontières en Europe, même si politiquement, c’est une (fausse) bonne idée populiste que veulent entendre les populations, c’est totalement illusoire, mais les industriels le savent bien. On ne peut pas revenir à la protection et aux subventions sans en faire payer le prix au pouvoir d’achat et sans se déconnecter de la compétitivité mondiale : il faut au contraire construire un réseau intelligent, qui donne la viabilité économique à un modèle de production partagé. L’Allemagne a réussi à construire son modèle en profitant de son arrière zone de l’Est : les success stories du plan d’accélération industriel du Maroc offrent une formidable opportunité pour les économies du Sud de l’Europe et notamment la France ».

Plaidoyer pour un poids lourd économique

Allant plus loin dans la vision du développement commun Europe / Maghreb, Adil Zaidi va jusqu’à suggérer que dans le plan de relance européen (initialement prévu pour un montant de mille milliards d’euros, ramené à 750 milliards d’euros), soient inclus, parmi les bénéficiaires, des pays comme le Maroc : « Certains pays qui n’appartiennent pas à la Communauté européenne devraient être inclus dans le plan de relance, parce que celui-ci ne s’exonérera pas de partenariats industriels avec le Maghreb, notamment. Le Maroc subit la pandémie comme les autres et il aura besoin de soutien pour sa relance : il a montré sa crédibilité dans le partenariat avec l’Union européenne et joue pleinement son rôle sur le plan économique et sécuritaire : l’UE se doit de le traiter comme partenaire intégré ». Et de fournir une illustration très forte : « Si l’on prend l’écosystème du poids lourd au Maroc, il a permis de faire émerger les qualités nécessaires à l’assemblage de véhicules lourds. Entre la maîtrise des chaînes cinématiques et l’assemblage, nous pouvons répondre à nombre de besoins pour les constructeurs de poids lourds, de remorques, de bus et autocars, d’autant que l’industrie du poids lourd fait bien plus la part belle à l’intégration que le VL. Ce qui retient les investisseurs, c’est le manque de volumes dans notre pays et une frilosité dans la remise en question industrielle. C’est pourquoi, il faut savoir s’adapter et changer de paradigme. Nous ne sommes pas concurrents, nous sommes complémentaires. Nous ne détruisons pas de postes de travail en Europe, nous permettons d’en sauvegarder et même d’en créer de nouveaux et de meilleure qualité. »

480 000 poids lourds en jeu

« Nous avons tout pour réussir l’émergence d’un poids lourd économique, le savoir-faire, les prix compétitifs et le marché, parce qu’il faut prendre en compte la donnée africaine : d’ici à 2026, l’Afrique aura besoin de 480 000 poids lourds. Cependant, les poids lourds construits en Europe seront, pour beaucoup de pays émergents d’Afrique, peu accessibles au niveau prix et décalés par rapport à leur environnement : aujourd’hui on tropicalise des modèles européens au lieu de construire un produit pour l’Afrique : les perspectives de ce continent plaident pour un changement de stratégie.  Voilà pourquoi, construire un poids lourd économique s’avère une solution exceptionnelle pour satisfaire à tous les besoins, ceux des européens désireux d’étendre leurs parts de marché, de produire de manière plus économique, et aussi ceux des marocains en termes d’industrialisation du pays, de création d’emplois, d’intermédiation opérationnelle entre Europe et Afrique, et enfin ceux des africains pour lesquels le transport par route reste majoritaire et l’acquisition de poids lourds accessibles indispensable ». L’avenir nous dira rapidement si cette proposition très concrète saura éveiller l’attention des industriels, que l’exemple des VL à bas coûts et la menace chinoise de les supplanter sur ce marché-là, aussi, devraient convaincre.

En conclusion, Adil Zaidi nous confie : « Le COVID est un choc fortuit et un arrêt volontaire ; l’après COVID sera un changement de paradigme et une reconstruction stratégique. Il faudra éviter la frilosité et le repli sur soi. La France, avec l’Espagne et l’Italie, doit imaginer et construire une alliance intelligente et solidaire avec le Royaume Chérifien : c’est une opportunité. »

Propos recueillis par Hervé Daigueperce  

*Entretien réalisé en juin 2020

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