Plus de 60 ans après son lancement, l’entreprise française GPA est devenue une véritable référence dans l’univers du recyclage automobile. Avec elle, la casse d’antan s’est transformée en une usine de déconstruction 2.0 au sein de laquelle tout a été industrialisé avec des process normés et des outils de pointe.
Personne ne peut ignorer ce sujet. Le respect de la planète et de ses ressources relève aujourd’hui d’un enjeu de société et il faudrait être à la fois aveugle et sourd pour passer à côté. Entre prise de conscience et obligations, le monde de l’automobile prend progressivement la mesure de cette problématique. Mais changer un tel logiciel demande forcément du temps. Le dossier que nous consacrons dans ce numéro à l’économie circulaire est assez révélateur, en montrant à la fois le chemin parcouru, celui restant à parcourir, avec ses urgences et ses opportunités. Entre les lignes, pointent également de multiples interrogations : Comment bien aborder le sujet ? Comment s’organiser ? Comment s’entourer ? Comment bien investir pour s’inscrire à la fois dans une démarche vertueuse et en récolter rapidement les fruits ? Par-delà les grands discours, le meilleur des exemples vient souvent du terrain. En matière d’économie circulaire, l’un des plus fameux se trouve en France. Créée en 1962, la société GPA est devenue en plus de soixante ans une référence nationale et un exemple à suivre bien au-delà des frontières de l’Hexagone. Depuis son bastion historique de Livron-sur-Drôme, dans la moitié sud du pays, GPA a su se réinventer pour passer d’un modèle de casse traditionnelle à un autre de « déconstructeur » industriel. Pour comprendre cette transformation, il convient de remonter le fil d’une histoire à la fois familiale et entrepreneuriale. Edward et Léone Renaud se rencontrent dans les années 50 dans un bal. Ancien résistant de la Seconde guerre mondiale, lui rêve de devenir berger, loin de la France et de ses mauvais souvenirs. Elle, d’origine gitane, a grandi dans une famille de colporteurs et n’entend pas partir à l’autre bout du monde. Ensemble, ils achètent alors une ancienne bergerie, où se trouve encore aujourd’hui le siège de GPA, et montent une boutique revendant des huiles de moteur usagées ainsi que des pneus et des chambres à air.
Le tournant de 2017
Plus tard, alors qu’un client accidenté vient frapper à leur porte, l’idée de se diversifier dans le commerce de pièces détachées émerge. Leur casse prend forme. Dans les années 80, la petite affaire change de braquet. Installée en bordure d’une nationale très fréquentée, les Renaud investissent dans une station-service qui attire nécessairement du monde. En parallèle, la deuxième génération familiale débarque dans l’entreprise. Trois de leurs sept enfants, dont leur fille Evelyne Barberot, qui assurera longtemps la présidence, arrivent avec leur jeunesse, leur dynamisme et leurs idées. Ensemble, ils professionnalisent et structurent GPA. Un nouveau bâtiment de 3 200 m2 voit le jour pour y réaliser dans des conditions optimales le démontage des véhicules mais aussi le stockage et la vente des pièces d’occasion. La configuration restera peu ou prou celle-ci pendant un quart de siècle. 2017 marque un tournant pour le monde de la rechange en France et pour l’entreprise des Renaud. En obligeant cette année-là les professionnels à proposer des PIEC, des « pièces issues de l’économie circulaire », les autorités françaises dynamisent le marché. Chez GPA, la troisième génération prend pied et comprend le potentiel de ce changement. Après avoir travaillé chez Veolia en Chine, entre Canton et Macao, Johan Renaud, neveu d’Evelyne, se dit que le modèle doit une nouvelle fois muter. Il convainc les dix membres de sa famille évoluant dans l’entreprise de tout révolutionner. En 2019, moyennant un investissement de 23 millions d’euros, GPA réimagine complètement son site de Livron-sur-Drôme. Sur 24 hectares, une véritable usine de déconstruction voit le jour. Tout devient plus propre, plus moderne, plus organisé. Etape préalable à tout le processus, le tri prend ici une tournure extrêmement méthodique. Une fois réceptionnés, les véhicules sont analysés et vont être répartis de trois façons différentes. Si les cas sont rares, certains peuvent être revendus en l’état sur le marché de la seconde main. D’autres, s’ils ne présentent que de menus problèmes, peuvent en outre être réparés et revendus à des filières d’occasion étrangères (en Europe de l’Est notamment). Enfin, pour la plupart, les véhicules s’avèrent totalement inaptes à une remise à la route et vont alors être complètement déconstruits. On en arrive ainsi au premier poste de la chaîne, celui de la dépollution moteur, qui permet de « vider » les véhicules traités. Huiles, carburant, liquide de frein et autre gaz de climatisation sont récupérés et s’écoulent directement dans un pipeline installé sous le site avant d’être stockés à l’extérieur, dans des cuves fermées et protégées. Une partie des fluides récoltés sert par ailleurs à chauffer le bâtiment.
Respectueux de bout en bout
Quelques minutes plus tard, le véhicule rejoint une deuxième zone. Un énorme bras articulé vient le saisir et le mettre à hauteur des techniciens, à plat ou sur l’une des tranches, c’est selon. Les plus gros éléments tels que les pare-chocs, capots ou portières mais aussi les plus petits (leviers de vitesse, ceintures de sécurité…), sont démontés et récupérés. Le moteur est quant à lui soigneusement débranché et déboulonné puis installé sur un tapis roulant avant d’être lavé dans une machine XXL. Une étape nécessaire avant qu’il soit photographié dans un studio dédié, puis emballé et stocké pour être revendu à des professionnels ou des particuliers. En parallèle, le déconstructeur a largement investi dans l’informatisation de son activité, en développant ses propres DMS, WMS (gestion de stock) et MES (gestion de production). C’est là l’une des grandes forces de GPA. Une fois la pièce démontée, contrôlée, étiquetée et photographiée, elle intègre directement le catalogue électronique. La pièce apparait ainsi en temps réel sur le site gpa26.com et sur l’ensemble des plateformes de vente en ligne (comme eBay) avec ses photos, un descriptif technique (applications, dimensions, modes de fonctionnement, etc.) et un historique du véhicule source. En parallèle, le groupe a également mis l’accent sur l’humain et sur la formation, avec des cursus sur-mesure. Un impératif pour renforcer l’expertise de ses salariés mais son attractivité auprès de futurs alors que l’image du casseur à la dent dure. « Les robots ne remplaceront jamais les humains, ils sont là pour leur faciliter la tâche. Les voitures accidentées ne sont jamais de la même année, ni de la même marque, ni du même gabarit » expliquait l’an passé Johan Renaud, aujourd’hui président de la société, dans un quotidien national français. En parallèle, pour boucler la boucle, et avoir une démarche responsable de bout en bout, GPA a également investi dans quatre hectares d’ombrières photovoltaïques. Loin d’être une coquetterie, cet aménagement permet d’alimenter en électricité 5 000 foyers de Livron et de la commune voisine de Loriol. Ces ombrières évitent aussi à l’eau de pluie de ruisseler sur les voitures hors d’usage en attente, et donc de voir leurs fluides polluer les sols. Enfin, une éolienne de 30 mètres de haut a été installée sur le site et assure un tiers de ses besoins en électricité.
Des ambitions nationales
Fort de ses idées et de ses innovations, le GPA d’aujourd’hui n’a ainsi plus grand chose à voir avec celui qu’il était à ses débuts. Avec ses 240 salariés, l’entreprise a presque triplé son chiffre d’affaires entre début 2019 et fin 2024, son résultat passant de 31 à 80 millions d’euros, avec environ 34 000 véhicules traités annuellement et 1 500 pièces de réemploi (revendues en moyenne 25 % moins chère qu’une neuve) produites quotidiennement. Au final, grâce à ses méthodes, GPA est en mesure de recycler et valoriser 99,7 % de la masse des véhicules hors d’usage (VHU) qui passent sur ses chaînes. Parce que son modèle a du sens bien au-delà de son bastion de toujours, la société a parallèlement acté son développement à plus grande échelle. Mi-2024, elle a repris Debrito, un centre de recyclage localisé dans l’ouest du pays, près d’Angers. Celui-ci traite chaque année 15 000 VHU et s’appuie sur un stock de 90 000 pièces. A l’automne dernier, nouveau développement. GPA a lancé la construction de ce qui sera d’ici l’été 2025 la plus grande usine de recyclage automobile de France. Situé au nord de Paris, à Pont-Sainte-Maxence, ce site a nécessité une enveloppe colossale de 42 millions d’euros. Imaginé pour recycler 40 000 VHU par an, il aura notamment pour spécificité de pouvoir prendre en charge les véhicules électriques et leurs batteries, mais aussi de produire des pièces de réemploi à partir des véhicules les plus récents. Pour la famille Renaud, l’ambition est donc désormais de couvrir l’ensemble du territoire et de pouvoir livrer ses pièces en moins de quatre heures partout en France. Une manière de voir grand mais aussi de casser les dernières barrières qui freinent le développement de l’économie circulaire. Si l’histoire de GPA ne s’est pas bâtie en une nuit, elle donne du grain à moudre aux sceptiques et aux perdus de cette grande cause. Moyennant il est vrai de lourds investissements, la société a su redéfinir son métier tout en construisant un nouveau modèle en phase avec ses engagements et pérenne pour son avenir. Un exemple à suivre, assurément.





