Au cœur des quartiers industriels madrilènes, là où s’entrelacent hangars métalliques, ateliers de mécanique et odeurs de graisse chaude, une entreprise familiale défend depuis plus de quarante ans une vision singulière de l’après-vente automobile. Chez Sercore, on ne fabrique pas du neuf à tout prix. On redonne vie à l’existant. On croit dur comme fer qu’une pièce usagée, correctement inspectée, rénovée et testée, peut offrir les mêmes garanties qu’une pièce sortie de fonderie. Ce pari, engagé bien avant que le mot « remanufacturing » ne devienne tendance, est devenu la pierre angulaire d’un modèle industriel durable, porté par une conviction profonde : celle de l’économie circulaire comme moteur d’avenir.
Fondée en 1979 par la famille Iglesias, Sercore s’est imposée au fil des décennies comme un acteur pionnier du remanufacturing en Espagne. De la rénovation de cardans à la remise en état de crémaillères électroniques de dernière génération, l’entreprise n’a cessé d’étendre ses compétences, jusqu’à devenir aujourd’hui une référence technique et écologique dans le secteur. À la tête de l’expansion internationale du groupe, un homme au profil atypique : Yacine Nadji. Algérien d’origine, madrilène d’adoption, export manager formé sur le terrain, il incarne cette nouvelle génération de professionnels convaincus que le reconditionnement industriel est bien plus qu’une simple alternative : une réponse économique, écologique et stratégique aux défis de l’après-vente moderne.
À travers lui, Sercore projette désormais son savoir-faire au-delà de la péninsule ibérique, avec une ambition claire : faire entrer l’Afrique du Nord – et le Maghreb en particulier – dans une nouvelle ère de durabilité industrielle. Et si, demain, les crémaillères rénovées portaient en elles une promesse plus large ? Celle d’un changement de paradigme pour tout un continent.
Une histoire familiale, un projet visionnaire
Sercore n’est pas né d’un grand plan marketing ni d’une levée de fonds spectaculaire. L’histoire commence dans un petit atelier madrilène où les frères Iglesias, passionnés par la mécanique et dotés d’un sens aigu du détail, décident de s’attaquer à une activité encore méconnue à l’époque : le reconditionnement des cardans. En 1979, alors que le terme même de « remanufacturing » est encore inconnu du grand public, la fratrie pose les premières pierres de ce qui deviendra plus tard une référence en économie circulaire dans l’industrie automobile espagnole.
Aujourd’hui, Sercore emploie plus d’une centaine de collaborateurs et s’organise autour de trois entités parfaitement complémentaires. D’abord, Sercore Tech, spécialisée dans les systèmes de transmission, notamment les cardans et les arbres de transmission. Ensuite, Edis, qui prend en charge tout ce qui concerne la direction assistée, avec un savoir-faire pointu sur les crémaillères mécaniques, hydrauliques et électroniques. Enfin, Sercore SRU – pour Service de Remanufacturation Urgente – constitue le maillon logistique du groupe, capable de réceptionner une pièce défectueuse, de la reconditionner et de la réexpédier dans un délai record de 24 à 48 heures, selon sa complexité. Un trio industriel agile, pensé pour répondre aux exigences croissantes du marché européen.
L’ensemble de ces structures fonctionne selon un cercle vertueux, fidèle aux principes de l’économie circulaire : collecte de la vieille matière, démontage, nettoyage, remplacement des composants critiques, remontage, test qualité et certification.
Le remanufacturing, pilier écologique et économique
« Un produit remanufacturé est un produit original, rénové, à 100% contrôlé, et jusqu’à 70% moins cher qu’un neuf », explique Yacine Nadji. Chez Sercore, cette approche ne relève pas seulement d’un argument commercial, mais d’une véritable philosophie industrielle. L’objectif est triple : prolonger la durée de vie des pièces mécaniques, maîtriser les coûts dans la chaîne de réparation automobile, et réduire de manière significative l’empreinte écologique du secteur.
Le processus de remanufacturing commence avec la collecte de ce que les professionnels appellent la « vieille matière » : des pièces usées, retirées des véhicules, souvent considérées comme des déchets. « Mais pour nous, ce sont des ressources », affirme Yacine. Ces pièces passent d’abord par une phase d’identification, à l’aide d’un système informatique interne développé par Sercore. Vient ensuite le démontage intégral, suivi d’un lavage industriel minutieux et d’une inspection rigoureuse de chaque composant. Les éléments critiques — susceptibles de compromettre la performance ou la sécurité — sont automatiquement remplacés par des composants neufs.
« Chaque étape est documentée, chaque opération standardisée », souligne Yacine, insistant sur le niveau d’exigence de l’entreprise. C’est cette rigueur qui a permis à Sercore d’obtenir la certification IATF 16949, la plus haute norme de qualité dans l’industrie automobile, notamment pour les fournisseurs des grands constructeurs.
Cette exigence de qualité permet à Sercore de rivaliser avec les pièces neuves, aussi bien en fiabilité qu’en performance. Le résultat : un catalogue riche de plusieurs milliers de références couvrant l’ensemble des grandes familles de pièces mécaniques et électroniques, du cardan à la crémaillère de direction, en passant par les alternateurs, les compresseurs de climatisation, les pompes électrohydrauliques, les colonnes de direction assistée, ou encore les modules AdBlue – un système aujourd’hui omniprésent sur les véhicules diesel récents.
Lorsqu’une pièce ne peut être remanufacturée — que ce soit en raison d’une complexité technique, d’une absence de matière première réutilisable, ou d’une rentabilité insuffisante — Sercore propose des composants neufs, certifiés, afin de garantir la continuité de l’offre. L’entreprise adopte ainsi une logique hybride entre remanufacturing et distribution de pièces neuves sélectionnées, toujours dans un souci d’efficacité et de durabilité.
À travers cette approche globale, Sercore défend un modèle d’économie circulaire appliqué à l’automobile, capable de concilier performance industrielle, compétitivité et responsabilité environnementale. Un positionnement qui, selon Yacine Nadji, devrait devenir la norme plutôt que l’exception dans les prochaines années, à mesure que les enjeux climatiques et économiques continueront de s’imposer dans le débat public et les stratégies des entreprises.
Yacine Nadji, traducteur devenu export manager
L’un des visages de Sercore à l’international s’appelle Yacine Nadji. Algérien d’origine, installé à Madrid depuis plus de 17 ans, il incarne cette génération de professionnels formés sur le terrain, qui ont grandi avec leur entreprise. Il débute chez Sercore comme stagiaire, chargé de traduire le site internet en français, arabe et espagnol. Aujourd’hui, il est export manager, directeur marketing et key account manager pour les grands groupes.
Son profil polyglotte, sa connaissance du terrain et son engagement pour l’économie circulaire font de lui l’un des relais de croissance de Sercore vers le Maghreb. « Je connais les mentalités, les besoins, les freins… Mon rêve, c’est de faire entrer l’économie circulaire dans l’ADN industriel de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie ».
Le Maghreb, une terre de potentiel freinée par la réglementation
Le Maghreb, avec ses millions de véhicules en circulation et son tissu de réparateurs indépendants en pleine expansion, représente un terrain idéal pour l’essor du remanufacturing. Pourtant, à ce jour, Sercore ne dispose d’aucune implantation dans la région. Non pas par manque d’intérêt, mais parce que les cadres réglementaires en vigueur bloquent tout simplement l’importation et la commercialisation des pièces reconditionnées. « En Algérie comme en Tunisie, il est aujourd’hui interdit d’importer des produits remanufacturés », déplore Yacine Nadji, qui observe cette situation avec frustration et regret.
Ce verrou réglementaire, hérité de logiques de contrôle des marchés ou de protectionnisme industriel mal calibré, a des conséquences concrètes et contre-productives : les consommateurs maghrébins sont poussés vers des alternatives peu fiables, souvent constituées de pièces neuves bas de gamme importées d’Asie, à faible durée de vie et sans garantie réelle. « On installe du neuf bon marché au lieu de reposer sur du rénové de qualité, alors même qu’il s’agit de pièces d’origine, testées, certifiées et garanties deux ans en Europe », explique-t-il. Le résultat ? Des cycles de remplacement plus fréquents, une dépendance accrue à l’importation, une empreinte environnementale inutilement alourdie… et un manque à gagner criant pour les filières locales.
Mais au-delà des pertes économiques ou écologiques, c’est une opportunité industrielle majeure qui échappe à la région. « Il y a une véritable contradiction : d’un côté, les pièces usagées sont considérées comme des déchets et vendues au kilo, souvent à des ferrailleurs ; de l’autre, ces mêmes pièces pourraient être collectées, reconditionnées sur place, et réinjectées dans le marché formel avec création d’emplois qualifiés à la clé », insiste Yacine. Le potentiel est là : le parc roulant maghrébin génère une matière première abondante et accessible, la main-d’œuvre est disponible, et la demande en pièces à prix compétitifs ne cesse de croître.
Sercore, fort de son savoir-faire industriel et de son expérience avec les équipementiers européens, se dit prêt à investir localement, voire à transférer ses technologies et ses méthodes. Un atelier de remanufacturing au Maroc, en Algérie ou en Tunisie pourrait permettre à la région de s’inscrire pleinement dans une logique d’économie circulaire moderne, tout en renforçant son autonomie en matière de pièces détachées. Mais pour cela, un cadre réglementaire cohérent et incitatif est indispensable.
« Il faut un vrai changement de paradigme dans la région. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir les frontières aux pièces rénovées, mais de structurer une filière entière autour de cette activité : collecte de la matière, réglementation sur les standards de qualité, incitations à l’installation d’unités industrielles, reconnaissance du remanufacturing comme pilier de la transition écologique… », plaide Yacine.
Ce changement, encore embryonnaire, pourrait faire émerger une nouvelle dynamique industrielle dans le Maghreb, moins dépendante des produits importés à bas coût, et davantage ancrée dans une logique de production locale durable. Mais il exige une vision, une volonté politique, et un dialogue entre les acteurs publics et privés. En attendant, Sercore reste à l’écoute, prêt à initier cette transformation dès que les conditions le permettront.
Une entreprise certifiée, structurée, et tournée vers l’avenir
Sur le plan industriel, Sercore ne laisse rien au hasard. L’entreprise dispose de chaînes de montage, de bancs de tests conçus en interne, d’un système informatique propriétaire pour le suivi des pièces, et même d’un département d’ingénierie pour développer ses propres outillages.
À l’image de ses pompes AdBlue (très répandues sur les Peugeot, Citroën et Opel), Sercore anticipe les pannes récurrentes des véhicules modernes et investit dans la rénovation de composants électroniques complexes. « Nous avons un service de développement produit très actif. Il faut entre six mois et un an pour industrialiser un nouveau produit », explique Yacine.
Et ce n’est pas tout. En 2023, Sercore a été élu meilleur fournisseur par Stellantis, preuve de sa fiabilité technique et logistique. L’entreprise est également présente sur TecDoc, ce qui facilite l’identification des références pour les distributeurs et les plateformes.
Une activité à fort impact environnemental
La force du modèle porté par Sercore ne réside pas uniquement dans la rigueur de ses procédés industriels ou la fiabilité de ses produits. Elle s’exprime également par son impact environnemental concret et mesurable. Le remanufacturing, cœur de métier de l’entreprise, s’impose comme une solution particulièrement vertueuse à une époque marquée par la raréfaction des ressources, la pression sur les matières premières et l’urgence climatique. En reconditionnant des pièces mécaniques plutôt qu’en produisant systématiquement du neuf, Sercore parvient à réduire drastiquement les émissions de CO₂ générées par l’industrie automobile, à limiter l’extraction de métaux et matériaux critiques, à alléger les coûts logistiques liés aux importations lointaines et à créer localement une véritable filière de compétences techniques spécialisées.
« Un produit Sercore, c’est jusqu’à 80% d’économie de matière par rapport à une pièce neuve », souligne Yacine Nadji, qui rappelle que chaque unité reconditionnée est également livrée avec une garantie de deux ans et offre des performances strictement équivalentes à une pièce sortie d’usine. Ce positionnement permet à l’entreprise de répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs : la préservation des ressources, la maîtrise des coûts pour les professionnels de la réparation automobile, et la satisfaction croissante d’une clientèle de plus en plus sensible à l’impact environnemental de ses choix de consommation. Le remanufacturing n’est donc pas simplement un modèle industriel alternatif, mais bien une réponse pragmatique et durable à l’un des plus grands défis contemporains.
Une vision long terme
Sercore ne se contente pas de produire : l’entreprise construit une vision. Yacine Nadji milite pour une prise de conscience collective autour de l’économie circulaire. Son ambition ? Créer des synergies entre équipementiers, autorités publiques, et distributeurs pour structurer une filière durable au Maghreb.
« On a du stock de matière première gratuit. Ce qu’il nous manque, c’est l’organisation, les autorisations, et la volonté politique. Le reste, on sait le faire ». Pour lui, l’économie circulaire est la meilleure arme pour concilier compétitivité industrielle, souveraineté technologique et transition écologique.
Une trajectoire à suivre
Sercore, c’est l’histoire d’un petit atelier devenu un acteur industriel reconnu. Une entreprise qui croit en la réutilisation, en la qualité, en la transmission du savoir-faire. Et à travers Yacine Nadji, c’est aussi le récit d’une passerelle entre l’Europe et l’Afrique du Nord, entre la tradition et l’innovation, entre l’atelier et l’économie globale.
Alors que les enjeux de décarbonation et de maîtrise des coûts prennent une place croissante dans l’après-vente automobile, le modèle Sercore s’impose comme une alternative crédible, mature et responsable. Une leçon industrielle, et une inspiration pour ceux qui croient qu’une autre voie est possible.
Abdellah Khalil






